Par Belkacem Gaci , dans El Watan.com du 07 avril 2012.

 La rétrocession de l’hôtel touristique de Tikjda au Centre national des sports et loisirs suscite des inquiétudes et des questions à plus d’un titre pour le commun des citoyens, qui connaît ne serait-ce que très peu l’endroit.

 

Si la transaction semble élémentaire entre un département ministériel et un autre, elle constitue une ombre sur l’avenir de Tikjda, site majestueux du Parc national du Djurdjura admis sur la liste des réserves de biosphère en 1997 par l’Unesco. Cette phagocytose qui devrait se faire dans le sens inverse est une façon de faire table rase sur l’existence de structures touristiques. Une logique pour en construire de nouvelles. Ce changement de destination doit émaner d’une vision spirale de l’état des lieux, du bilan du centre, avec un maximum de conscience publique, «le jeunisme» mis de côté. Même si les pouvoirs publics veulent se retirer de la gestion hôtelière, il serait bon de réfléchir à une forme de gestion qui préserverait la destination initiale pour diverses raisons :

 

L’Algérie a un seul Djurdjura

 

Les générations futures, dont nous ne connaissons pas les besoins, ont certainement le droit de disposer de ces espaces dont elles sauront certainement mieux se servir que nous. Il est donc de notre devoir de les leur conserver.

 

- Les anciennes opérations de tourisme ont pris le gros des meilleurs sites. La réalisation du complexe s’est ébauchée pendant les années soixante-dix. Seul le complexe haut, l’ex-hôtel Djurdjura, est entré en exploitation à la fin de cette même période. Le complexe bas a été achevé par la wilaya de Bouira lors de la moitié des années quatre-vingts. Le reste était encore à l’état de carcasses d’une laideur de béton, jusqu’à leur reprise très récente pour des destinations que l’on ignore. L’hôtel fut un des fleurons de l’hôtellerie algérienne. Ce qui reste, suite au sabotage qu’il a subi dans les années quatre-vingt-dix, continuait d’honorer la profession pour rendre agréable le séjour aux visiteurs et aux nostalgiques.

 

- Le complexe bas fut initialement affecté comme centre pour insuffisants respiratoires, puis proposé à la vente en studios. Cela n’ayant pas marché, il est affecté comme Centre national des sports et loisirs au début des années quatre-vingt-dix. Ce dernier était géré à partir d’Alger pour donner de piètres prestations. Pour avoir été membre de son conseil d’orientation pendant plus d’une décennie, au menu principal de ses programmes, on retiendra essentiellement un acharnement sur des projets d’extension pour engloutir de plus en plus d’investissements en restant toujours un chantier permanent. Un des bâtiments a été affecté au Comité olympique, le temps d’une réparation, pour s’en désister ensuite.

 

Un véritable tonneau des Danaïdes. Il doit normalement s’adapter au terrain et non le contraire. Le développement des sports de montagne est essentiel. Conformément à ses missions, il devrait être le maillon fort d’une chaîne de centres régionaux. Le grand centre sportif du Djurdjura est un énorme pouvoir attractif pour l’adolescent dont la fréquentation de la montagne est plus profitable que celle des villes. Ce qui est loin d’être le cas et l’on en a fait un centre spécialisé apparemment dans la construction. Insister sur les incohérences, c’est moins dans le but de faire la chasse aux sorcières que d’établir un diagnostic assez précis pour faciliter les remèdes. Il a à optimiser l’utilisation de l’infrastructure existante et de son espace, de prendre des mesures quant aux déchets qui existent, assurer l’évacuation et l’épuration des eaux usées se déversant en pleine nature.

 

La pollution prend des proportions effrayantes et il y aura peine à réparer les négligences. Créer de nouvelles charges avant d’avoir résolu les problèmes existants équivaut à un suicide. Les bâtiments charpentés et bétonnés pour l’éternité sont sous-utilisés, pour ne pas dire non utilisés ; abandonnés telles d’énormes verrues dans l’espace torturé. On tente bien, ici et là, de compenser la végétation qui fait défaut par des petits reboisements Tentatives désespérées. La cédraie millénaire de Tikjda a disparu, incendiée, pour cumuler le béton et les plaies, de la nature outragée, qui ne se refermeront jamais.

 

- Si l’on peut perdre, puis reconstituer son capital dans d’autres domaines de l’économie, il n’en est pas de même dans le tourisme, où la substance de base, notamment le paysage et la terre, une fois perdue, l’est irrémédiablement. Le tourisme est caractérisé par une aspiration à un changement radical de cadre de vie, et par voie de conséquence la nécessité d’un paysage intact. Le paysage à lui seul constitue la matière première, la base de son économie. La station de Tikjda et sa nature présentent déjà un signe d’épuisement. Elle est livrée à un joyeux peuple de «jeunistes» ivres d’irresponsabilité et aux dérogations faciles, qui, plutôt que de se soumettre aux règlements du Parc national se conduisent en terrain conquis.

 

La nature n’est pas au centre de leurs préoccupations. Pour blanchir leur conscience, ils n’hésitent pas de puiser dans les arguments simplistes, populistes, et à embellir la situation. L’un après l’autre, ces sites sont exploités et abandonnés, conformément au principe de la terre brûlée : pelouses de RasTiguerguert détruite au bull en voulant ouvrir, par tâtonnement, une piste de course gangrenée irréversiblement par l’érosion et affectant la majesté des lieux. La dépression du Boussouil enlaidie par un stade dont personne ne veut. Cette multiplication des atteintes à la nature dénote la marginalisation des services chargés de la protection des lieux, qui sont toujours placés devant des faits accomplis. Cette région semble faire l’objet d’une liquidation, à moins d’une nouvelle vision du tourisme et des sports. Toute tentative de minimiser ce mal contribue à la destruction de cet espace de détente, à la disparition du tourisme si l’on en fait un bastion avancé de la ville. Le résultat est fâcheux. Des organismes affiliés à des services publics ont donné l’exemple d’atteintes au site.

 

Le centre veut s’étendre sans cesse

 

Comment chauffera-t-il une piscine semi-olympique s’il fait «cailler» de froid la vingtaine d’athlètes qu’il reçoit. L’hiver est rigoureux et ce n’est pas un jeu d’enfant. D’où puisera-t-il l’eau nécessaire à son fonctionnement, sachant que l’hôtel était alimenté par le camion-citerne du Parc national, à près d’une dizaine de kilomètres, en 1992, 1993, 1994 parce que l’eau ne suffisait pas pour les besoins des structures. Si le laisser-faire continue à prévaloir, on peut prédire, sans avoir un sens exacerbé de la prophétie, que d’ici peu de temps la montagne entière sera atteinte dans ces centres vitaux et qu’elle sera détruite à court terme. Jusqu’ici toutes les voix prêchent dans le désert et les conseils ne sont suivis que s’ils coïncident avec les idées préconçues. De nouvelles constructions induiront un puisage excessif de l’eau, qui ne répond même pas aux besoins des structures existantes lorsqu’elles sont en fonctionnement.

 

L’exploitation de nouvelles forces hydrauliques par le captage et le détournement de ruisseaux mettront en péril le débit et l’équilibre biologique des cours d’eau. La dégradation de la faune et de la flore, les répercutions sur les activités traditionnelles ne seront pas des moindres. Voilà de façon succincte le danger qui se profile derrière cette transaction si l’assentiment des parties est définitif. Cela interpelle les décideurs aux niveaux national et local sur la nécessité de préserver cette montagne qui n’a rien à envier aux montagnes d’Europe. L’espace doit être géré de manière prudente et mesurée. L’incapacité ou le refus de penser et d’agir à long terme sont assez répandus et doivent être combattus dans l’intérêt de la communauté.

 

- Le Djurdjura représente, en plus de sa vocation spécifique de parc naturel, une manne touristique sans égale pour la wilaya de Bouira. Il serait judicieux de mettre fin à ces errements et de réinstaurer une gestion touristique prudente de cet espace qui demeure un patrimoine public. Les questions suivantes se posent : le tourisme doit-il détruire les sites qui le font vivre ? Le centre répondra-t-il aux besoins d’une clientèle pléthorique au moment où l’Algérie veut parfaire la qualité de la prestation et attirer même les étrangers ? Des structures abandonnées, le site clochardisé.
Pourquoi tout ce gâchis ? Annexer un complexe touristique à un centre sportif prétentieux, est-ce là la promotion du tourisme ? L’exploitation rationnelle de ce qui existe doit être la règle. Les besoins en extension doivent être prouvés par des études objectives sur la capacité biologique de la station et ses environs, ainsi que le taux d’utilisation de l’équipement en question. La nécessité d’étendre doit être prouvée.
On n’étend pas ce qui est fermé ou sous-utilisé, mais ce qui fonctionne et qui ne suffit pas. Et si nouveaux besoins il y a, la finition des anciennes carcasses est une priorité pour répondre au triple objectif de construction, d’utilisation rationnelle de l’espace et la lutte contre la pollution visuelle qu’elles causent au site.

 

Un exemple type de développement durable

 

Tout laisse s’interroger sur l’avenir du Parc national du Djurdjura apparemment mis en marge des préoccupations de développement du site et considéré comme une entrave au droit de construire chaque fois qu’il veut faire valoir son statut.
Ce parc est un projet de l’Etat algérien. Une action de générations qui vise la mise en valeur et le développement du patrimoine naturel. L’administration des forêts assiste les populations rurales qui vivent au quotidien des problèmes de crise sociale et économique très profonds, qui se traduisent dans le réel par des pressions sur le territoire de ses compétences. Elle donne l’espoir de rester aux régions dont l’enclavement empêche l’ouverture des centres administratifs, économiques et culturels, incrustés exclusivement dans le chef-lieu de commune, de daïras et de la wilaya, reléguant au second plan les problèmes des villageois.

 

Indépendamment de l’hostilité et des prédateurs en tout genre, traitant la forêt et la nature sans le moindre ménagement, elle se heurte à l’indifférence de l’opinion, des milieux de décision, à une incompréhension totale, en faveur du provisoire et de l’immédiat, des intérêts qu’elle a à défendre dans le présent et l’avenir. Le tourisme fait du surplace et reste incapable d’accéder à un niveau de communication avec ses partenaires naturels concernés par la problématique de la gestion durable de ressources naturelles existantes. Il contribue par sa vision à la ghettoïsation des sites plutôt qu’à leur développement. Proposer une zone d’extension touristique dans une autre est une façon de provoquer une marche ascendante de la dégradation des milieux.

 

C’est aussi une absence de mémoire et de culture chez ceux qui les proposent. Il ne faut pas cependant dissimuler que sans cette intervention constante et nécessaire, sans le dévouement des forestiers conjugué aux actions de développement et de sensibilisation, l’exode rural aurait été massif. Un tel résultat, qui correspond à une somme d’efforts impressionnants de la part de ce corps, ne peut être obtenu que grâce au dévouement de ce dernier, à l’activité, à la valeur technique dont il fit preuve durant cette période de crise. Là encore, le travail réalisé en silence est peu connu du grand public, ainsi qu’il arrive souvent.

Ce travail qui fait l’honneur du ministère de l’Agriculture et du Développement rural et du sous-secteur des Forêts est d’autant plus méritoire qu’il a été poursuivi dans des milieux hostiles, notamment les régions enclavées. Même dans les sphères éclairées de l’administration, ce travail n’a trouvé qu’indifférence et incompréhension. Les efforts consentis par la Direction générale des forêts constituent un véritable combat contre l’avachissement et elle ne doit pas, en principe, être seule. Elle a toujours accepté les critiques grâce à la lucidité, la compétence et l’intégrité de ses cadres. Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur dira le philosophe. Il faut la stabiliser rapidement et la mettre à l’abri des machinations en prévision d’aménagements institutionnels éventuels. Elle vient de sortir des turbulences qui ont failli lui être fatales.

 

C’est un agent de développement exceptionnel et le fer de lance de la politique de développement durable. Une des rares professions qui a toujours une vision globale des choses, ne stigmatisant pas les problèmes. Ses prérogatives doivent être élargies, ses moyens réajustés, sa puissance publique renforcée par la célérité dans le traitement de ses dossiers par les instances judiciaires, avec l’immédiateté et l’exemplarité nécessaires pour en faire un partenaire plus écouté dans l’intérêt majeur du pays. Sinon, les délinquants se professionnaliseront. 

                                               Gaci Belkacem : ex-directeur du Parc national du Djurdjura de 1983 à 2004

 

Photo : Rabah Yamoun, 1971

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